Éducateur Spécialisé : Interview d’un ancien directeur de formation & éducateur spécialisé

À quoi s’attendre quand on veut devenir Éduc Spé ?

Interview d’un ancien directeur de formation & éducateur spécialisé


Samouraï Coop part aujourd’hui à la rencontre d’un ancien directeur d’École d’Éducateurs Spécialisés. Aujourd’hui jeune retraité, après une carrière bien remplie au sein du monde des travailleurs sociaux, il a démarré tout en bas, en tant qu’éducateur en situation d'emploi, puis diplômé, s’est ensuite formé par la formation continue avant de devenir années après années, formateur, directeur d'établissement médico-social, puis directeur d'un centre de formation. Cette expérience est complétée par un engagement associatif dans les politiques de la ville et dans des associations professionnelles. Par son expérience double du terrain, et de la formation il nous semblait une cible parfaite pour répondre à nos questions sur les conditions de ces métiers peu connus, ses différentes formes et ses difficultés mais aussi pour découvrir les parcours de formations qui y sont liés. Note de la rédaction : Pour lui permettre de pouvoir parler totalement librement du rapport aux institutions, au gouvernement, ou au milieu, nous avons fait le choix d’une interview pseudonimisée. La demande ne vient pas particulièrement de lui, mais bien de notre équipe, qui souhaite pouvoir discuter de tout librement, tout en protégeant un minimum la liberté de ton de nos intervenants. Libre à vous, de faire confiance ou non à nos équipes quant à la véracité des curriculum vitae de nos interviewés. Bonjour C. Peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je suis retraité. J'ai eu une vie professionnelle passionnante faite de rencontres très riches dans des domaines variés à partir et dans le prolongement de mon métier d'éducateur spécialisé. J'espère avoir apporté ma modeste contribution aux mieux être de personnes ponctuellement ou durablement en difficulté.

Comment es-tu arrivé dans le métier d’éducateur spécialisé ?

J’ai eu la chance d'expérimenter pendant à peu près deux ans différents types de travaux, manutention, déménagements, travail à la chaîne, entretien, boucherie en gros, factotum… J'avais une expérience d'animateur de centre aéré. Après avoir attendu vainement, pendant deux ans, une bourse de promotion sociale sur un poste d'agent technique en prestations familiale, j'ai trouvé au Centre d'information Jeunesse du quai Branly, l'adresse d'un établissement.

Le directeur m'a pris à l'essai, en dehors de mes heures de bureau, et m'a proposé de passer l'examen de la formation en cours d'emploi.



Start Digital, Wolf Lane, Perth , Australia

Comment c’était, à l’époque ? Qu’est-ce qui a changé dans le métier ?

Les marges d'initiatives étaient importantes à l'époque et je me suis porté volontaire pour la création d'une unité d'accueil d'adolescents dans la mouvance de l'autogestion.

Le secteur était encore très marqué par le mouvement de 1968, à la fois pour sa créativité, nous avions l'impression de réinventer le Monde, mais aussi pour ses illusions, "il est interdit d'interdire", "Libres enfants de Summerhill"...

Le rapport aux questions économiques était très éloigné de la réalité. Puisque nous œuvrions pour la "bonne cause" la question de l'argent était résiduelle.

C'était l'un des points faibles dans la crédibilité des professionnels vis à vis des décideurs. Ils apparaissaient comme de doux rêveurs, un peu hippies ou comme de bons samaritains.

Pour l'anecdote, je me suis remis en question le jour où j'accompagnais un jeune qui avait volé une mobylette chez un juge et où celui ci, avec malice, a demandé : "Lequel des deux est….?"






Au fil du temps la question gestionnaire a été mieux appropriée et la notion de cadre structurant également, en tout cas pour certains. Les plus zélés se sont convertis à l'idéologie d'entreprises à but lucratif. Il faut dire que les politiques publiques ont été fortement investies par des "petits comptables"qui sous prétexte de rationalisation budgétaire ont fini par attaquer les valeurs humanistes et le sens profond de ces missions.

Un équilibre aurait pu émerger si les travailleurs sociaux avaient été force de proposition dans ce domaine qu'ils méprisaient, quelquefois par incompétence.


En 1991, en qualité de chef de projet, j'avais la charge de mettre en place, dans le centre de formation, la nouvelle réforme du diplôme d'Etat d'éducateur spécialisé, dans le domaine de l'économie.

Une belle aventure où le challenge était de donner aux travailleurs sociaux les éléments de compréhension et les outils d'action pour négocier avec le politique et développer des projets .


Ce fut l'avènement des associations et entreprises intermédiaires et des régies de quartier. Il y eut de belles expériences mais la logique n'a été que faiblement investie, ce fut une occasion manquée, à quelques exceptions prêt .

Plus d'une décennie plus tard, une autre réforme a noyé, dans un grand tout superficiel, l'apprentissage de la matière économique, qui pourtant à l'origine faisait couple dans les "sciences économiques et sociales". Ces sciences dites "molles" si méprisées par certaines pseudo élites de la Nation, qui gagneraient à se cultiver en la matière. Ces sciences sociales qui par leur diversité donnent des grilles de lecture très approfondies en matière de gestion des "egos", d'analyse des système de gouvernance et de décision, des gestions de crise, de sécurité et de stabilité des populations, de prospective…..


L'observateur attentif de l'asservissement aux doctrines néo libérales anglo saxonnes garde l'espoir d'une rupture épistémologique qui mettra l'humanisme au premier rang des valeurs de la République.

Ce qui n'a pas changé c'est le manque de visibilité de ce secteur social et médico-social dans les luttes sociales.Il est pourtant le premier ou deuxième employeur dans bon nombre de départements.

Le champ du handicap et de l'inadaptation a été caché pour des raisons qui sont associées à la honte, pour les familles, et pour la société moraliste. Il n'y a pas si longtemps, à l'échelle de l'histoire, la relégation se faisait dans l'ombre des institutions religieuses, et des bagnes pour enfants qui ont persisté jusqu'en 1945.

Le thème de la vocation, héritage des pionniers, ecclésiastiques, associé au bénévolat, continue de coller aux représentations malgré la véritable professionnalisation de ces métiers, Les diplômes d'Etat n'ont pas transformé radicalement ces visions passéistes.


La grève est assez peu pratiquée par les professionnels de ce secteur, par un manque d'unité lié à la diversité des services, et par respect des publics accompagnés, au même titre que les services de santé.


On voit bien quels extrémités d'incurie peuvent atteindre les décideurs des gouvernements successifs avant de faire des promesses aux professionnels de santé.

Dans le même temps le secteur médico-social, l'aide à domicile, les EHPAD, les internats pour personnes avec handicaps ou troubles du comportement, les accompagnants des publics fragiles , restent dans l'ombre. Nous verrons lorsque les lignes budgétaires évolueront pour les soignants, si et comment elles évoluent de la même manière, ou si elle seront ignorées pour faire de petites économies.

Et pourtant il s'agit bien de soin et quelquefois dans des conditions extrêmes lorsque l'on supprime des lits de psychiatrie et que des adolescents très perturbés sont orientés dans les ITEP, par exemple .


La notion de mission de service public doit être valorisée et rémunérée de manière volontariste et durable à la hauteur de ce qu'elle représente comme élément essentiel de la stabilité et de la sécurité de notre Nation. L'aumône d'une prime serait une injure.

Historiquement, éducateurs spécialisés, assistants de services sociaux, instituteurs, infirmiers, étaient sur la même ligne. À suivre….





Après avoir été éducateur, tu es devenu formateur, puis directeur, pourquoi ? J'ai eu la chance que tous les sept ans on me propose un nouveau projet. Ma formation continue et universitaire, en parallèle, m'avait préparé à ces éventualités. Est-ce que tu penses que l’on peut faire éducateur toute sa vie ?

Oui, à condition de ne pas le faire par défaut.

Le champ est suffisamment vaste, de la petite enfance aux personnes âgées, des différents type de handicaps ou d'inadaptation, des différents modes d'accompagnement des personnes, prévention, milieu ouvert, institutions….

D'autre.part, il est possible de faire des passerelles vers d'autres métiers adjacents et vers des disciplines d'approfondissement multiples déjà expérimentées dans la profession.

Il est aussi possible d'élargir le spectre vers des logiques territoriales, des métiers de consultants ou d'expertise. En suivant un déroulement plus linéaire, chef de service, formateur, directeur, directeur général ou plus simplement en approfondissant sa pratique d'éducateur avec des disciplines qui améliorent les compétences dans l'accompagnement des personnes...


Est-ce que tu as une anecdote d’un moment difficile de ta vie d’éduc spé ? Je ne qualifierai pas cela d'anecdote. Un membre de mon équipe marqué à vie, agressée par un groupe d'adolescent, pendant l'exercice de ses fonctions en internat et qui a abandonné le métier malgré de réelles compétences. Un moment de bonheur au contraire ?

Plein.





Quel regard portes-tu sur la situation des travailleurs sociaux de nos jours ? Qu’il s’agisse d’éducateurs spécialisés, ou d’autres travailleurs sociaux, n’est-ce pas devenu encore plus difficile qu’avant ? Comment a évolué le rapport aux institutions ?


De tous temps on a dit "c'est plus difficile qu'avant".

C'est différent, il y a d'autres challenges à relever.

Il faut une ambition pour ce métier qui est à la charnière de multiples disciplines des sciences économiques et sociales. Beaucoup de travailleurs sociaux sont sur-diplômés, ils doivent s'affirmer au front de l'humanisme sans lequel nos sociétés ne survivront pas. Il ne faut pas se laisser enfermer dans les complexes originels de ces métiers.

"Le concept de vocation est un piège à con" ,

Il est bien pratique pour les décideurs qui s'exonèrent à bon compte d'un approfondissement. Nous ne sommes plus dans la charité mais dans l'exercice d'une mission de service public. J'ai trop croisé de décideurs disant,* c'est bien ce que vous faites" mais qui pour autant refusaient des moyens adaptés. Je pensais très fort, "Allez vous faire foutre".

Cela n'exclut pas un humanisme fondamental commun à d'autres catégories d'acteurs, bénévoles, d'obédience confessionnelle ou laïque.


Il faut utiliser tous les outils d'analyse, de décodage, et ne pas se laisser bluffer par les discours péremptoires de quelques caciques installés dans leurs castes, soutenus par un système médiatique de courtisans. Heureusement avec quelques exceptions.

Il faut appréhender l'équation complexe du Monde avec le maximum d'éléments , de disciplines, de cultures. La formation donne des bases solides en psychologie, psycho-sociologie, sociologie, ethnologie psychiatrie, politiques sociales, politiques et administration publique, méthodologie de recherche en sciences sociales, droit, économie, activités d'animation….. Ensuite libre à chacun de poursuivre avec en alternance la pratique au cœur de la réalité d'un terrain.

Quelques sages peuvent guider, Edgar Morin, Stéphane Hessel…… Trouvez aussi vos propres références.


L'une des miennes vient de l'un de mes professeurs Jacky Beillerot, je considère sa formule comme initiatique et transposable dans différents registres.

"C'est en formation et par formation que s'apprend, s'exerce, s'éprouve cette superbe puissance de l'homme : réfléchir. Sont alors en jeu rigueur et imagination, ces grands pôles contraires du processus mental. Chacun seul est mortel. La rigueur, à l'absolu, conduit à la paralysie, l'imagination sans retenue rend fou. Et ce n'est pas de conciliation dont il faut rêver, c'est un conflit qu'il faut vivre".

L'acceptation de cette mise en tension est essentielle, n'en déplaise aux adeptes du péremptoire et de la pensée manichéenne.

Il faut quelquefois accepter, l'inconfort, l'insécurité plutôt que la fausse sécurité de ce qui est tranché. C'est là que réside la complexité.

Le "en même temps" m’a laissé un bref espoir d'une prise en compte de cette complexité. .



Que recommanderais-tu aux jeunes & moins jeunes qui souhaitent devenir Éduc Spé ? À quoi doivent-ils se préparer mentalement ? Et quelles formations suivre ? Il est important d'avoir des expériences dans différents contextes, en particulier ceux dans lesquels évoluent des populations qui ne sont "pas élevées en pot".

C'est à dire que si vous avez fait HEC ou Polytechnique, ce qui vous donne indéniablement des outils méthodologiques, avant de devenir travailleur social, j'en ai rencontré, expérimentez , de manière significative, des pratiques de terrain, pas un stage d'une semaine. Au départ c'est l'expérience de la vie, des voyages hors des tours operator.

Soyez curieux de tout ce qui fait l'humain, soyez un chercheur permanent. La recherche action est une méthodologie essentielle pour accompagner l'évolution des pratiques.

Apprenez la rencontre.


Si ces métiers ont indéniablement une honorable origine confessionnelle, il faut se rappeler que “l'enfer est pavé de bonnes intentions"et que l'on est payé pour un acte professionnel. Aussi lorsque l'on me disait, pour être éducateur vous devez aimer les enfants, je répondais : "Je suis éducateur, mais je n'aime pas, a priori, les enfants". Cela donne à réfléchir. Que vous aimiez ou pas, a priori, n'est pas essentiel. La relation se construit dans la rencontre. Vous pouvez vous trouver en situation d'accompagner une personne que vous n'aimez pas, a priori.

L'un des aspect majeur de cette profession c'est la nécessaire distance professionnelle, vous êtes payé pour l'entretenir.

C'est le cœur du métier, ce qui constitue la "professionnalité", c'est à dire un état qui permet d'être à la bonne distance relationnelle vis à vis de situations et de personnes dans le registre de la pathologie, de la violence, de l'extrême dénuement…

Le fondement du métier, et sa difficulté, c'est l'entretien de cette professionnalité fragile, soumise à des sollicitations anxiogènes, à la peur ou à des élans compassionnels inadaptés. La question de fond c'est le niveau de sécurité du professionnel celui qui lui permettra de "s'exposer à la rencontre".

Il y a des méthodes pour entretenir cet état.

Ces méthodes sont transposables dans différents métiers en relation avec des émotions fortes, les infirmiers, les policiers, les enseignants…

Un mot pour Samouraï News ?

Bon vent à Samouraï News, média hors daube !

Merci à C. pour son temps, et son partage ! zôÖma pour Samouraï Coop



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