• Twitter - Cercle blanc
  • Facebook - White Circle
  • YouTube - Cercle blanc
  • Instagram - Cercle blanc
  • Vimeo - Cercle blanc
  • LinkedIn - White Circle
  • SoundCloud - Cercle blanc
  • Pauline Gauer

COVID-19 : Les sans-abri dans la rue, rencontre avec Entourage

2020, et une envie de nouer des collaborations de long terme avec des équipes indépendantes, jeunes et passionnées par la culture sous toutes ses formes. Cet article est publié dans le cadre d’une collaboration journalistique entre Samouraï Coop et Première Pluie, un média jeune et associatif dont Pauline, qui a intégré Samouraï en février dernier, est la co-fondatrice. Cela fait deux ans qu’ils écrivent, filment et photographient le monde et la culture afin d’amener une image jeune au journalisme. Chaque semaine, Pauline publiera un article culturel spécial, à retrouver sur Samouraï News et sur Première Pluie.

En ce qui concerne les mesures de confinement décrétées par l’Etat, tout le monde n'est pas logé à la même enseigne, et c’était à prévoir. Aujourd’hui, près de 200 000 personnes en France sont à la rue ou dans des centres d’hébergement d’urgence et d’accueil pour demandeurs d’asile.


La situation des sans-abri inquiète. Comment se confiner quand on est à la rue ? Certains témoignent, d’un abandon soudain, de la difficulté à trouver de l’argent en faisant la manche pour survivre, quand tout le monde est chez soi.


De plus, plusieurs SDF de Lyon, Paris ou Bayonne font part de leur incompréhension au Samu Social, face aux amendes reçues pour “non-respect des règles de confinement”. De nombreuses associations ont montré leur mécontentement à l’Etat, exigeant la suppression “immédiate” de ces verbalisations de 38€. L’Etat a affirmé que ces sanctions ne se produiront plus, et essaie de résoudre les problématiques concernant cette partie de la population souvent oubliée et vulnérable.


Dans un communiqué de presse datant du 17 mars, le Ministre du chargé de la Ville et du Logement, Julien Denormandie rappelle que 157 000 personnes sont actuellement hébergées dans des centres, avec des places financées par l’Etat et gérées par les associations.


“Trois centres ont déjà ouvert, à Paris, dans le nord de la France et à Toulouse. C'est plus de 250 places que nous sommes en train d'ouvrir, on pourra monter jusqu’à 2.900 places si cela est nécessaire.". - Julien Denormandie


De plus, le gouvernement a dégagé un budget de 50 millions d’euros, des mesures fortes pour mettre à l’abri ceux et celles qui vivent dehors. Il a décidé de réquisitionner 2000 chambres d’ouverture, qui sont en cours d’ouverture pour les personnes sans-abri.


Mais comment ces personnes sans domicile fixe, et les associations qui se démènent pour les aider gèrent-elles cette situation inédite, effrayante et à l’avenir incertain ? Nous avons voulu en savoir plus avec Claire Duizabo, Directrice communication d’Entourage, une association française qui lutte contre l’exclusion des personnes SDF.


Bonjour Claire. Entourage, qu’est-ce que c’est ?


Bonjour Pauline ! Alors maintenant, il y a Entourage pré-covid et post-covid, parce que notre association a beaucoup changé depuis une semaine par rapport aux actions qu’on mène. Entourage, c’est une association qui a quatre ans d’existence. L’association est vraiment déployée depuis 2016. Notre mission : comment on fait pour créer du lien social autour des personnes SDF, parce que l’on part vraiment des personnes SDF. C’est eux qui sont notre boussole. Et donc nous, dans notre association, on a une gouvernance un peu particulière : on a un comité de la rue, qui est constitué de 8 personnes actuellement ou anciennement SDF, qui font partie de l’association, qui prennent toutes les décisions avec nous, qui ont le dernier mot sur les stratégies et les actions que l’on met en place. Ces personnes SDF nous disent : ce qui tue dans la rue, c’est le sentiment de solitude, le sentiment d’être ignoré des voisins, d’être invisible. C’est vraiment ça qui est le plus difficile à vivre au quotidien, en plus des conditions matérielles hyper dures. Et les voisins, de leur côté nous disent “Voilà, évidemment j’aimerais aider mais juste, je suis hyper gêné. Je ne comprends pas trop quel est mon rôle, ce que je peux faire à part donner 2 euros de temps en temps. S’il est alcoolisé, est-ce que j’y vais ? Si je suis une femme, est-ce que je vais me faire draguer ?”. Enfin, tout le monde a plein de questions, et la conséquence c’est que du coup, on ne fait rien. On se retrouve avec ces deux populations qui habitent sur le même pâté de maison et qui ne se parlent pas, alors que des deux côtés, ils voudraient.


Nous, Entourage, on a développé plusieurs programmes. Le premier, on fait beaucoup de sensibilisation. On essaie de changer le regard, de provoquer un déclic dans la tête des gens pour faire comprendre que le voisin est une partie de la solution et même, c’est une brique essentielle d’apporter un peu ce liant qui réinsère dans la société. C’est indispensable. On a conçu un petit guide qui s’appelle Simple comme bonjour, écrit par des personnes SDF et qui donne des conseils concrets, qui met un peu les pieds dans le plat en parlant hygiène, mendicité, la vie en bidonville, être femme dans la rue, et pleins de thèmes différents. Ça existe format vidéo, sur simplecommebonjour.org, et on décline ces petits conseils, cette pédagogie dans des ateliers que l’on fait dans les écoles, dans les universités et dans les entreprises. Des petits ateliers de changement de regard quoi.



Le deuxième programme que l’on a mis en place c’est, une fois qu’on a fait prendre conscience aux gens que soit ils continuaient d’être une partie du problème en ignorant les SDF, soit ils devenaient une partie de la solution en leur tendant la main, à ce moment-là, on leur donne un outil très complet pour agir, et ça c’est l’application que l’on a créé : l’application Entourage, qui est une plateforme d’entraide qui très concrètement permet de faciliter les petites actions d’entraide dans le quartier. Ça peut être aussi bien “Je suis dispo pour donner un duvet” que “Je peux vous aider à refaire votre CV”, “Je suis dispo pour discuter autour d’un café”, “Je fais une collecte de produits d’hygiène pour les femmes de la rue”. Il y a mille et une façons d’aider. Sur ce réseau, il y a 98 000 personnes, presque 100 000 qui ont rejoint un réseau et qui sont actifs à Paris, Lyon, Lille, Rennes et dans le 92. Ils ont créé plus de 9500 actions de solidarité. Donc on est fier de ce que cela donne depuis 3 ans. Et le gros enseignement, c’est qu’il y a un grand nombre de personnes SDF qui possèdent un smartphone. Il y a une étude qui est sortie il y a six mois qui montre que 91% des personnes SDF ont un téléphone portable, et 71% ont un smartphone. Et il y a eu un énorme bouche-à-oreille parmi les SDF qui se sont tous refilés le bon plan de l’application Entourage. Ils se sont vraiment emparés de l’application et postent des actions directement pour demander de l’aide.


Pour nous, c’est un outil qui permet de dire “Pour une fois, on arrête de leur infliger notre aide”, parce que souvent sans le vouloir on a une façon d’aider un peu condescendante. Et notamment, le comité de la rue nous raconte tout le temps qu’à la fin de la journée, ils ont cinquante sandwichs dans leur sac, tout le monde nous apporte un sandwich mais personne ne nous a demandé si on avait faim. Et nous on est vraiment là pour guider quoi, pour orienter la personne et l’accompagner. Cette communauté, l’idée c’est qu’elle reste pas uniquement en digital, parce que la technologie pour nous c’est un super outil pour mobiliser les bonnes volontés et faire interagir des gens et notamment à l’échelle locale, mais par contre évidemment l’idée c’est la vraie rencontre physique. On a créé énormément d’événements de convivialité, des moments que les voisins avec et sans domicile passent ensemble, aussi bien des petits déjeuners, des soirées jeux de société que des parties de ping pong, des apéros, etc.


Quelle est la situation actuelle au sein de votre association, depuis l’apparition du Covid-19, et le confinement ?


Depuis le Covid-19, c’est le grand combat de toutes les associations. On a dû tout repenser, tout réorganiser dans la façon d’aider, la façon de travailler entre nous. C’était une pagaille. Nous, on a mené trois types d’actions. Le premier, c’est informer et orienter du mieux que l’on peut la communauté qui est déjà existante. En premier lieu, les personnes SDF qu’on connaît. On vérifie qu’elles sont bien en sécurité, qu’elles ont compris ce qu’il se passait. On les alerte sur les geste barrières, on les met en garde sur les symptômes, pour vérifier qu’elles vont bien, qu’elles sont bien suivies. Et en plus, on guide l’action du voisin qui nous dit “Je suis confiné chez moi, je ne sais pas quoi faire”. On a créé du contenu sur notre blog, et un journal de confinement, où tous les jours on donne la parole à un SDF qui nous raconte comment il vit cette période hyper étrange.


La deuxième chose que l’on a mise en place, c’est que très concrètement, les gens nous disent qu’ils sont confinés, dans leur canapé, qu’ils sont impuissants et qu’ils aimeraient aider. On leur dit de télécharger l’application Entourage, parce que dessus il y a des personnes SDF qui passent des appels à l’aide hyper concrets en disant “Je suis SDF, j’ai pas le moral, j’ai besoin d’un soutien moral”, parfois c’est “J’ai besoin d’une petite radio pour me tenir au courant de tout parce que je ne sais pas ce qu’il se passe dans ce pays, et je ne comprends pas pourquoi il y a personne dans les rues”. Il faut télécharger l’application et répondre aux appels à l’aide.


On a aussi mis en place un nouveau dispositif qui s’appelle Les Bonnes Ondes. Ce sont des personnes SDF dont on a le numéro de téléphone, qui sont OK pour être appelées, et il y a un petit comité de petits anges gardiens, de 2-3 personnes, qui se relaient pour appeler quotidiennement, pour être sûrs que tout va bien, que la personne n’est pas en danger, que sa santé va bien, qu’elle a le moral, qu’elle est hébergée quelque part. Si tout cela fonctionne, je pense qu’on va faire perdurer, parce qu’on a déjà des bons retours, et une centaine de numéros de SDF, qu’on connaît et qui sont d’accord. Le plus dur c’est d’obtenir leur accord. On répond à un vrai désir de se sentir utile de la part des gens.


Et tous nos événements de convivialité qu’on avait mis en place, on les convertit en ligne, on les maintient. Par exemple, tous les jours on a une pause café solidaire à 14 heures. Là, l’idée c’est de faire le point sur la situation, de papoter de tout et de rien. de parler, de se divertir. En ligne, il y a des voisins avec et sans domicile. On fait aussi des jeux de société. On a trouvé plein d’outils pour continuer à s’amuser en ligne.


On met en place cette semaine des webinars d’une heure. C’est vraiment des modules de formation et de sensibilisation sur le monde de la rue. C’est un peu comme nos ateliers Simple comme bonjour, que l’on décline sous format webinars.



Y a t-il toujours des actions sur place ? Comment cela est géré en parallèle du confinement ?


On a complètement arrêté les actions en disant aux gens de rester chez eux. Il y a une plateforme nationale qui sort demain (24/03) que le gouvernement lance qui va recenser tous les besoins terrain des grosses associations comme la Croix Rouge et les Restos du coeur. Nous évidemment, notre communauté a besoin de se sentir utile. On va évidemment relayer des façons d’agir, mais en prenant des pincettes en disant “Faites attention à ne pas agir n’importe comment dans la rue, parce que des fois on peut être porteur sain et les gens de la rue et les personnes âgées peuvent avoir une santé fragile et être vulnérables”. On va être très vigilants. Evidemment que la solidarité citoyenne aura un rôle à jouer, c’est sûr, pour renforcer les actions terrain des associations qui aujourd’hui n’ont plus de bénévoles. C’est vraiment l’angoisse.


Vous parlez de la plateforme nationale qui va être mise en place demain par le gouvernement. Mais pour vous, comment l’Etat réagit concrètement face à cette situation et quel est votre ressenti, en tant qu’association ?


Nous, Entourage, on a pas pour habitude d’être une association militante, qui dénonce et qui appelle à la démission des ministres. Effectivement, au début, il y a eu quelques dérives où les SDF ont été verbalisés parce qu’ils n’avaient pas leur attestation, alors que de fait ils sont confinés dehors, et que ça n’a aucun sens. Il y a eu quelques cas comme ça vraiment scandaleux il y a quelques jours. Aujourd’hui, le gouvernement s’est prononcé pour affirmer que ça n’arriverait plus. L’Etat est en train de se bouger. Je pense que les gens ont quand même conscience de l’urgence de la situation. Anne Hidalgo a ouvert 14 gymnases, la Région Ile-de-France a proposé de mobiliser tous les lits d’internat, ça fait 9000 places qu’elle met à disposition de l’Etat. L’Etat a signé un accord avec le groupe hôtelier Accor justement, qui a mis en place 1000 chambres d’hôtel. Et pour les quelques dizaines de personnes SDF qui sont contaminées, elles sont mises à l’abri dans un centre où elles sont chacune dans une chambre personnelle, pour éviter le contact entre elles. Donc, il y a quand même des choses qui sont mises en place, même si l’idéal serait qu’il n’y ait plus personne du tout dans les rues. Mais bon, dans la rue, il y a forcément des marginaux qui ne veulent pas bouger de chez eux.


Cette crise elle met en lumière toutes les failles de notre système quoi. Comment on peut laisser des gens dormir sur le trottoir quoi ? Ça pointe un scandale à la base. Les associations et l’Etat, on a mis une semaine à s’organiser, mais aujourd’hui, j’ai l’impression que l’aide est en train de se mettre en place.


Comment se sentent les personnes que vous aidez par rapport à cette situation ? Y a t-il un sentiment d’abandon ?


Pour eux, c’est un peu la double peine. Lionel, mon pote SDF, m’a dit au téléphone “Normalement, moi je fais la manche aux terrasses de cafés, là le coronavirus m’a coupé 100% de mes revenus j’ai plus un rond. Je peux plus faire ma lessive, je peux plus m’acheter mes cigarettes.” Lui, il a conscience de la situation, mais il comprend pas non plus l’ampleur et la gravité. Donc il m’a dit “J’ai besoin que mes potes me dépannent de 2 ou 3 euros, donc je prends le métro, je traverse la ville pour aller chercher 2-3 euros à l’autre bout de Paris quoi !”.


Moi surtout, ce qui me frappe, c’est qu’il y a plein de SDF qui ne comprennent pas ce qu’il se passe. Ils ne comprennent pas pourquoi les rues sont désertes. Ils sont pas au courant des gestes barrières. C’est horrible, hein. C’est vraiment la double peine.


Comment vous voyez l’avenir; vous, en tant qu’association ? Quelles conséquences cette pandémie et ce confinement risquent d’avoir sur l’association et sur les vies des personnes que vous aidez ?


On est pas devins, mais Entourage on avait déjà quand même un double ADN depuis le début, c’était vraiment la lutte contre l’isolement. Avec le confinement, on se rend compte que l’on devient tous des grands isolés. On vit tous ce que les SDF vivent au quotidien, c’est à dire n’avoir de contact avec personne. Donc, je pense que ça fait pas mal réfléchir en termes de posture sur les gens.


Puis après, notre autre pilier de l’ADN, c’est mettre la technologie au service de l’humain. Une valeur qui s’appelle la Technologie Positive. Et le fait que l’on ait réagi assez rapidement, en une semaine, pour réinventer toute la solidarité en ligne, et innover dans la solidarité digitale, je pense que ça va durer après cette crise. Et après plus largement à l’échelle de la société, je pense que ça met vraiment en lumière la solidarité, rien que d’envisager les services d’urgence pour que les plus démunis, qui sont vraiment les plus fragiles, soient entourés quoiqu’il arrive. J’espère que par la suite, on apprendra de nos erreurs, et on se dira que la seule chose qui était contagieuse c’était la solidarité. Il faut avoir un maillage beaucoup plus fin sur comment on entoure ces gens-là, comment on sait comment ils vont. J’espère qu’on les laissera plus sans toit sur la tête.


Merci à Claire pour son témoignage.


Retrouvez toutes les informations sur le site Entourage, et téléchargez l’application pour venir en aide de manière simple aux personnes SDF autour de vous.


Pauline Gauer

Photo de couverture : Jonathan Rados