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Interview - Rémi Crussière

Rémi Crussière est un réalisateur indépendant à l’origine du film documentaire PROTOCOLE. Tourné entre 2018 et 2019, ce film plonge dans l’univers de Bitcoin et constitue une véritable “photographie” d’une période, et d’une communauté française variée. Au sein du film, organisé en actes, Rémi laisse la parole à des intervenants variés (chercheurs en Sciences Sociales, entrepreneurs, développeurs, utilisateurs…), et aborde pas à pas des sujets complexes, comme le fonctionnement d’une monnaie, l’histoire du protocole Bitcoin et de la “cryptosphère”, et la vision politique qu’il porte par son fonctionnement technique depuis sa publication par Satoshi Nakamoto. Disponible gratuitement sur Internet (et sur une plateforme décentralisée, s’il vous plaît!), le film est également projeté lors de séances un peu partout en France, où Rémi prend le temps de débattre avec les spectateurs à la fin des séances, et invite différentes personnalités à intervenir pour un échange avec le public. La démarche de Rémi étant celle d’un indépendant, autoproduit et autonome, Samouraï Coop a depuis le départ été touché par sa démarche. Une projection de PROTOCOLE étant programmée le vendredi 15 novembre au Studio Galande à Paris, c’était l’occasion parfaite d’aller à sa rencontre à travers une entrevue.

INTERVIEW



Bonjour Rémi, Peux-tu te présenter rapidement ? “You are not your job” comme on l’entend dans Fight club, mais malgré tout, si je dois me présenter, je vais commencer par mon emploi actuel qui consiste à piloter le pôle vidéo d’une PME. Je suis essentiellement réalisateur et monteur mais il n’y a évidemment pas que ça à faire dans mon boulot. Par ailleurs, j’ai d’autres casquettes comme la sinologie et une expérience du sport à haut à niveau... mais ça n’a pas grand rapport avec le sujet qui nous occupe aujourd’hui.

Rémi Crussière, réalisateur de Protocole

Peux-tu nous raconter, comment t’est venue l’idée de ce projet, et comment as-tu décidé de te lancer dans la réalisation de ce format ? L’idée est venue d’une sensation indicible que ce sujet était très important. Indicible, car je ne m’y connaissais pas assez et important parce que la presse était exagérément et unanimement assassine. J’ai alors contacté et rencontré des membres du Cercle du Coin, une association française de promotion des crypto-monnaies et j’ai entamé une phase de documentation. Je voulais faire un film long, un 90 minutes qui soit un droit de réponse de la cryptosphère. Après quelques lectures, je me suis arrêté sur une structure en cinq thèmes qui me semblaient importants à traiter. Quelles ont été tes contraintes, et ta méthodologie ? Mes contraintes ont été de trois ordres. La première, c’est le côté “enquête de terrain”. Je suis allé trouver les intervenants pour leur poser mes questions, mais je n’étais pas certain que les réponses obtenues iraient dans le sens prévu. Je découvrais le paysage à mesure que je taillais la route si je puis dire. Il m’était donc assez compliqué de rédiger un projet en bonne et due forme pour démarcher des boîtes de production en amont. Comme par ailleurs j’avais envie de commencer les interviews sans attendre, je me suis lancé dans le tournage seul, avec ma caméra et mon carnet de notes.

Cela a été ma deuxième contrainte : tout faire tout seul, c’est difficile. C’est un arbitrage, la liberté que l’on conserve d’un côté, on la perd d’un autre. Enfin, troisième contrainte, étant salarié, je n’avais que mes soirs et week-ends pour mener ce projet à bien. C’est même pour cela que l’aventure a duré si longtemps, de fin 2017 à début 2019.




Le dispositif du documentaire a donc été de poser les questions adéquates pour remplir mes cinq thèmes, mais à la manière d’une enquête, voire d’une quête de sens : j’apprenais des personnes que j’interrogeais. Autrement dit, je me suis immergé dans la cryptosphère pour l’écouter parler. Et après une douzaine d’heures d’interview, j’ai pu au montage recréer, articuler, sculpter pour ainsi dire un fil discursif qui me permettait de dire ce qui me tenait à coeur sans dénaturer les propos des intervenants.

As-tu réussi à toucher des professionnels, diffuseurs ou autres ? Où en est aujourd’hui le film ? J’ai eu des contacts avec des professionnels qui n’ont pas trouvé le film à leur goût. La réponse était toujours la même : ce n’est pas diffusable en l’état. La seule opportunité que j’ai eue de pouvoir obtenir (éventuellement) un financement était conditionnée à une réécriture de la première partie du film pour en faire un produit grand public. Mais je n’étais pas du tout disposé à changer le discours du film que j’avais mis plusieurs mois à ciseler. D’autant que la première partie est reliée à la dernière... on ne détruit pas un mur d’une maison sans fragiliser les trois autres.

Aujourd’hui, je suis toujours en recherche de cinémas indépendants qui acceptent de projeter Protocole, le plus souvent en séance unique. Je suis en train de prospecter à Nantes, Caen et Marseille. J’aimerais bien tenter Lyon aussi.

Les deux prochaines projections sont au Studio Galande à Paris le vendredi 15 novembre 2019 et à l’Utopia de Bordeaux le vendredi 17 janvier 2020. Pour ceux que ça intéresse, les dates sont publiées sur la page Facebook du film.


Parlons franchement, est-ce que tu as réussi à t’en sortir financièrement avec cette méthodologie de financement par dons (en crypto-monnaie) et la gratuité d’accès ? Non évidemment. J’ai récolté en dons (euros et crypto) une petite moitié de ce que j’ai dépensé pour toute la production. Je me suis lancé dans la réalisation de ce documentaire sur un coup de tête parce que j’avais envie de traiter le sujet. Ce n’est manifestement pas la meilleure façon de faire de l’argent, mais ce n’était pas le but.


Il s’agissait de ton premier documentaire ? Qu’as-tu appris de cette expérience ? On peut dire en effet que c’est mon premier documentaire et mon premier long métrage. Je compte bien en faire d’autres. Cette expérience m’a confirmé qu’il est très difficile de travailler seul. Prévoir, planifier, voyager, porter le matériel et conserver sa motivation les jours de peine, ce n’est pas toujours simple à faire tout seul. Cependant, en retournant le point de vue, je suis très heureux d’avoir pu mener ce film à son terme, sans budget, et de le projeter au cinéma. En tant que réalisateur, j’y trouve un accomplissement. As-tu d’autres projets ? J’ai le projet de continuer à faire des films ! Plus sérieusement, je réfléchis au prochain. De nombreux sujets de société sont dignes de faire l’objet d’un documentaire. Et puis il y a aussi la fiction, qui est la raison initiale pour laquelle j’ai voulu devenir réalisateur...

Comment le public pourrait-il aider à tes projets ? En allant voir Protocole et mes prochains films, en en parlant au plus de monde possible et en faisant un don pour ceux qui le peuvent !

Pour finir, quel est ton point de vue rapide sur l’avenir de Bitcoin ?

C’est difficile à dire. D’un côté, et c’est d’ailleurs ce que je montre dans Protocole, l’émergence de Bitcoin et les valeurs politico-sociales qui sont défendues par les crypto-monnaies révèlent une profonde crise de confiance et un besoin de rééquilibrage des rapports de force. De ce point de vue, Bitcoin aurait en théorie de l’avenir car les idées qu’il promeut (horizontalité et décentralisation notamment) vont effectivement dans le bon sens. Mais d’un autre côté, je compte trois énormes boulets au pied de Bitcoin. D’abord ceux qui n’ont pas intérêt au changement sont infiniment plus puissants que ceux qui l’appellent de leurs voeux. Ensuite, une grande partie de la cryptosphère fait le jeu de l’ennemi en cédant, parfois même inconsciemment, à des réflexes profiteurs comme la spéculation ou le blockchain-washing. Et enfin, je crains que les crises énergétique, climatique et conséquemment sociétale qui nous pendent au nez ne nous détournent de ce sujet quand viendra celui, plus prégnant, de notre survie.

Mais peut-être suis-je trop pessimiste.

Un dernier message à faire passer ?

Venez nombreux vendredi prochain, 19h30, le 15 novembre @ Studio Galande, Paris !

Pour en savoir plus et soutenir le projet : docucrypto.fr




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