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Rencontre avec JOKE, et leur musique en dehors des radars

Mis à jour : il y a 7 jours

Samouraï est parti à la rencontre de JOKE, un groupe de musique français qui cumule plus de 20 ans de scène, totalement en dehors des circuits, des médias et des radars.


Vous êtes Les JOKE. Comment définiriez-vous le projet JOKE ?


X : Salut, nous sommes JOKE… The JOKE à l’international. Les JOKE, ici.


Y : Nous faisons partie des derniers survivants des groupes montés au milieu des années 1990 en région parisienne. Tous nos camarades ont changé de projets, nous aussi, sauf qu’on est toujours là.


Z : JOKE est un collectif de musicien formé de longue date, 1992 si je ne me trompe pas, par quatre collégiens. Notre collectif a depuis beaucoup évolué mais reste vivace. On a 7 disques à notre actif, plus une cassette qui date de 1999, et nous venons d’en sortir un nouveau, qui s’appelle Extralife, qui marque une nouvelle évolution de notre musique.



X : Notre truc est tout justement de ne pas se définir, que ce soit notre musique ou nos formes d’organisation, c’est pour ça qu’on aime utiliser le qualificatif d’”erroriste”, qui reprend une idée du mouvement social latino-américain des années 2000. Dans ce monde qui tourne à l’envers, qui cherche à tout étiqueter, définir et labelliser, nous sommes une erreur. C’est ça JOKE.


Y : Nous sommes huit sur scène – chant, guitare, basse, batterie, deux trompettes, un baryton et un gars aux machines, de plus deux ingés sons nous accompagnent et font partie du projet. Pour savoir ce que l’on fait, le mieux est d’écouter, tout est en téléchargement libre sur notre site : www.joke-joke.net. Et on est aussi sur toutes les plateformes à la con, cherchez : « Joke, Extralife », vous trouverez.


Vous semblez un peu en dehors des circuits traditionnels de l’industrie, comment fonctionnez-vous pour vos productions (albums, comme tournées)?


Z : On est surtout pas du tout dans le circuit… on n’a pas de plan de com, pas de tourneur, pas de management… On autogère tout notre fonctionnement de A à Z depuis nos débuts.


X : On a bien-sûr été tenté à certains moment de chercher les structures « pro » qui pourraient nous accompagner dans le business. Mais finalement, aucune n’a voulu de nous ! Plus sérieusement, au fur et à mesure de notre histoire, on a clairement réalisé que l’autoproduction n’était pas le chemin mais que c’était le but. Et c’est peut-être un des facteurs de notre longévité.


Y : De manière très pragmatique, nous mettons de l’énergie dans les projets qui nous bottent. On se met à fond lorsqu’on pense qu’il est temps d’enregistrer un disque par exemple. Ou on développe un projet de tournée à l’international, et on se met à fond pour trouver des dates et des contacts par nous-mêmes. C’est ça qui, malheureusement, nous fait peut-être un peu délaisser la France… Ici, on prend les concerts qu’on nous propose, mais on n’en cherche pas assez.


Z : Ce mode de fonctionnement nous a permis de réaliser de beaux projets, outre nos albums auto-produits. On a fait de nombreuses tournées à l’étranger, on va notamment souvent en ex-Yougoslavie où nous avons de bons réseaux depuis 10 ans, mais on a aussi tourné deux fois en Algérie (on aimerait y retourner en ce moment d’ailleurs, salut au « hirak » !), deux fois au Burkina Faso, où nous avons d’ailleurs enregistré un de nos albums avec plein de musiciens et musiciennes de là-bas.


Qu’est-ce qui vous habite, quand vous créez ? Quel est le fonctionnement du projet, pour ce qui concerne la création, l’écriture, la composition ?


X : Une blague me brûle les lèvres…


Z : C’est une question difficile, le processus de création est quelque chose d’étrange. Pour ce qui est d’Extralife, nous nous sommes isolés une dizaine de jours pour lancer des idées de morceaux. Puis nous les avons tournés dans tous les sens, arrangés et réarrangés pour que ça devienne des chansons dignes de ce nom. Chacun y amène sa pierre, même si de manière générale chaque impulsion musicale de base vient d’un membre du groupe en particulier ou d’un bœuf duquel rien n’est attendu de particulier.


Y : Pour ce qui est des textes, ils sont tous originaux, à quelques exceptions près lorsqu’on emprunte un vieux texte. C’est le cas sur Extralife avec une chanson basée sur texte du vieux situationniste Raoul Vaneigem. Ce qui motive l’écriture des textes est clairement la volonté de faire passer un message politique. On s’est souvent foutu de notre gueule, en nous disant qu’on était des gauchistes… Et de l’autre côté, les gauchistes ne nous comprenaient pas parce qu’on n’était pas dans leurs codes musicaux, et qu’on n’avait pas leur look. Finalement quelque chose de l’histoire nous donne raison : tout le monde crève du règne de l’argent, les histoires de COVID-19 en sont une nouvelle expression quand tu vois que la 5ème puissance mondiale n’est pas capable de faire face à une crise sanitaire, mais fait tout pour maintenir le business. L’écologie politique renaît tant on comprend que la planète se fait déglinguer par le capital et des mouvements sociaux de grande ampleur agitent la planète : Chili, Algérie, Irak, Liban… partout.



Vous faites de la musique pour qui ? Que voudriez-vous faire passer comme message ?


Z : Je crois qu’Y a commencé à largement répondre à cette question. Mais j’ajouterais qu’on fait aussi de la musique de cette manière comme pour montrer que c’est possible de le faire.


X : Et on fait ça aussi pour nous, pour faire la teuf et amener la teuf.


Y : Ouais, la teuf. C’est important. « Si ta révolution ne danse pas, ne m’invite pas à ta révolution » comme disait mamie.


On retrouve d’ailleurs une certaine névrose dans vos chansons, qui se ressent, que l’on inhale. C’est sain tout ça, au final ?


Y : Wesh, c’est toi la névrose.


X : C’est marrant que tu dises ça. Je n’utiliserais pas le mot névrose, même s’il faut bien admettre qu’une des grandes découvertes du XXème siècle est qu’on est tous et toutes névrosé.e.s. Je crois surtout que la manière d’orienter le message dans les textes a un peu changé chez nous ces dernières années. On est passé d’un message plus frontalement politique, à quelque chose qui est peut-être plus diffus et plus proche du quotidien de tout le monde.


Z : Donc, oui, les paroles parlent de la névrose si tu appelles névrose le fait de vivre dans le capitalisme. Je dirais plutôt que ça fouille les frustrations sur lesquelles fonctionne notre civilisation. Mais on parlera peut-être de ça en face à face quand on se verra. Ou dans une revue scientifique.


Qu’est-ce que vous cherchez à tuer dans vos chansons ?


X, Y, Z : Personne.



Pourquoi partager des messages inquiets, consternants à votre public ? Selon vous, quelle est la limite entre la musique qui dénonce et celle qui moralise ?


Z : Tout d’abord parce que le monde est inquiétant.


Y : Reste que notre musique n’a rien d’inquiétant, au contraire, elle est faite pour danser. Notre vie de groupe, c’est avant tout la scène et notre objectif sur scène est de créer les conditions de la fête.


X : C’est intéressant ta distinction entre « dénoncer » et « moraliser ». On a tous des expériences et des approches politiques différentes dans Joke, mais je crois qu’on partage tous cette idée : on déteste les militants qui veulent t’imposer une vision du monde unique et formatée. Lénine, c’était bien en 1917, et encore ça se discute, mais maintenant c’est dépassé. Donc, « dénoncer », oui, sans relâche. « Faire la morale », non, jamais. Mais surtout, faire des choses en dehors des circuits dominants, montrer que c’est possible, faire autrement.


Comment faites-vous pour lier actualité et musique ? Vos concerts à l’étranger vous permettent-ils de traiter de certains sujets ?


Z : C’est là que la magie opère… À l’étranger, il n’a jamais fait aucun doute à personne que notre message était politique. Notamment parce qu’on distribue une sorte de petit fanzine qui ne laisse planer aucun doute sur nos orientations.


Y : Tu ne réponds pas vraiment à la question…


Z : … C’est vrai.


Y : Le lien à l’actualité se fait automatiquement avec tout et le message qu’on distille est assimilable partout : on parle d’expériences assez simples que tout le monde subit sans l’avoir choisi. Le travail, l’argent, les replis identitaires et nationalistes en particulier, la toute-puissance de la communication, l’agir, la nécessité urgente de changer le monde… Tu sais, quand tu poses la question de la bonne manière, tout le monde – enfin, l’écrasante majorité, et 100% de ceux et celles qui sont à nos concerts – s’accordera à dire que ce monde tourne à l’envers et qu’il faut le changer. Le plus difficile est de savoir comment faire…


Lorsque l’on regarde vos clips, on sent que l’image a aussi son importance. Comment

voyez-vous cette partie, dans votre univers ?


Y : Ça fait plaisir. Les clips sont devenus quelque chose d’important pour les groupes et dans la manière dont les gens écoutent et découvrent de la musique… On essaie donc d’y prêter attention, même si on ne sort pas autant de clips qu’on le voudrait.


Z : On a la chance de bosser avec des potes qui ont du talent et qui nous offrent de belles vidéos. C’est surtout à eux que tout ça doit revenir.


X : Notre pote Buss de Dubamix, vient de nous faire un très beau clip. Cherchez « Joke – La Vie s’enfuit » sur internet, ça vaut le coup de le voir. Et un peu avant, on avait sorti un autre super clip avec des images d’Alex Eudier et un montage de Céline Ducreux, à voir absolument : « Joke – Pas le temps ». Ça se trouve facilement sur youtube évidemment.



X : Pour ce qui est de l’image en général, on doit saluer le collectif d’artistes qui fait toutes nos pochettes depuis longtemps : Cynicom. On leur doit tout notre « identité graphique », c’est même eux qui ont donné leurs noms à nos deux derniers albums : Lavoblaster et Extralife. Ils nous ont aussi fait une pochette en 3D, avec des lunettes et tout, pour un projet d’album remix avec Dubamix : Lavoblaster Remix. Ça aussi tu peux le télécharger sur notre site.



De quoi ça vous a émancipé, la musique ? Quand est-ce que vous vous sentez libres ?


Z : Non.


Y : Oui.


X : Joke est clairement un projet dans lequel on s’émancipe et dans lequel on fait ce qui nous plaît, que nous contrôlons entièrement. En ce sens-là, oui, la musique nous émancipe.


Qu’est ce que vous trouvez de transgressif, de nos jours ?


Y : Le sexe.


Z : Les Gilets jaunes.


X : Planter des pommes de terre comme faire de l’informatique, tout peut être transgressif, tout dépend de la manière dont tu orientes ton action.


Vous avez une sorte de fanzine papier, comment ça marche ? Quelle a été l’initiative du projet, à la base ? Pourquoi c’est gratuit ?


Z : L’idée de base était de créer un lien en plus avec le public, de ne pas être seulement le groupe qui joue sur scène, qui fait son concert, qui dit « est-ce que vous êtes là !!! » (salut David Snug) et qui se barre. C’est une manière d’aller parmi les gens, de leur donner quelque chose d’autre.


Y : Et le fanzine explicite une sorte de ligne politique. Un mec de droite qui a notre fanzine entre les mains sait qu’il n’est pas le bienvenu dans ce concert, en tout cas s’il n’a aucune envie d’entendre une voix qui ne va pas dans le sens de ses idées et de faire un coup la teuf avec des gens qui ne pensent pas comme lui. De manière générale, l’idée est bien-sûr d’exprimer un point de vue politique… c’est au fond assez propagandiste pour le dire honnêtement.


X : Et puis ça reprend une vieille tradition du mouvement punk, comme du mouvement ouvrier : multiplier les moyens d’informations et de circulation de l’information. Que chacun fasse son journal et fasse passer ses idées. Ne pas subir les médias mais être les médias. Nous, dans le fanzine, on peut entrer un peu plus profondément dans certains sujets, et c’est un autre temps que celui des paroles scandées dans une chanson. On espère que les gens prennent le zine, le mette dans leur poche et le lisent peinard chez eux le lendemain.


Z : C’est gratuit parce qu’on fait attention à la manière dont on traite le public. C’est aussi pour ça que nos albums sont en téléchargement libre sur notre site et qu’on les vend à prix libre en concert.



C’est quoi les prochaines étapes de votre groupe ? Vos actus ? Vos prochaines dates ?


X : Il y a quelques dates à venir en mai et juin, tout est sur www.joke-joke.net. Venez, on sera content de vous voir.


Z : S’il y a une actu en ce moment, c’est le beau clip de « La Vie s’enfuit », regardez-le !


X : On cherche des concerts sans les chercher, donc faites passer le mot et faites-nous venir jouer chez vous ! Et puis suivez-nous sur les réseaux sociaux.


Merci à JOKE pour le temps qu’ils nous ont accordé. Vous pouvez les écouter sur leur site ainsi que sur toutes les plateformes de streaming.