• Pauline Gauer

Rencontre avec Morne, street artiste parisien



Aujourd'hui, on a échangé avec Morne, un street artiste de Gentilly, dans la banlieue parisienne. Salut Morne, qui es-tu ?


Je suis un artiste de 40 ans qui vit et travaille à Gentilly, à l'origine musicien de rock n' roll très énervé, et j'ai commencé le graffiti sur le tard à l'âge de 19 ans. Après quelques années de lettrage, j'ai décidé de rentrer dans une phase expérimentale après la découverte de mon premier atelier.


Aujourd'hui, je pratique un graffiti abstrait nommé freestyle. Ce sont les couleurs, textures et mouvements qui parlent à ma place. Sinon, dans la vie je suis un activiste associatif. J'ai participé à la gestion et à l'organisation de plusieurs lieux alternatifs depuis une vingtaine d'années.


Qu’as-tu fait de tes journées confinées ?


Et bien durant ce confinement, j'ai occupé mes journées à être le plus créatif possible malgré l'interdiction d'être dehors. J'ai travaillé sur énormément d'infographies, dans lesquelles j'ai repris les plus grands monuments du monde en y mettant mes toiles par-dessus. C'était plutôt pour passer le temps, cela m'a permis de voyager un peu.



Cet enfermement obligatoire m'a fait réfléchir à de nouveaux projets créatifs qui concernent plus ma commune pour le futur. Aussi, j'ai dérusher les vidéos de murs que j'avais réalisé à les années précédentes.


Comment est-ce que l'on devient street-artiste, à la Morne ?


Grande blague. On est tellement d'artistes d'arts urbains à être doués que le plus dur, c'est de faire le premier pas : devenir artiste. Les gens s'imaginent toujours qu’être artiste, c'est être un “branleur”, mais en réalité on a trente mille casquettes : manager, commercial, logisticien, technicien tout en trouvant du temps pour peindre. Ils n'imaginent pas à quel point tout ce qu'il y a autour est énergivore et qu'en réalité, on passe peut-être 30 à 35 % de notre temps à pouvoir travailler notre art, tout support confondus.


Pour ma part, j'avais une amie qui peignait déjà du graffiti abstrait, Zomeka. Cela faisait un moment que je voulais arrêter les lettrages et du coup, j'en ai profité un jour pour qu'on puisse réaliser quelques duos.



Depuis 2013, je pratique cette formule que l’on appelle freestyle. J'ai aussi eu la chance de faire la connaissance de Anis, en 2015. C’est l'initiateur et organisateur des événements d'installations “La réserve” et “La forêt escargot”. J'avoue le fait d'avoir pu mettre le pied dans cette discipline en volume et ça a complètement transformé ma vision du graffiti street art, et aussi de l'art en général.


Parmi tes oeuvres, y en a t-il une qui marque une transition dans ta vie d’artiste ?


Comme je disais plus tôt, il y a eu ces peintures faites en duo avec mon amie Zomeka. Aussi, mes premières installations ont marqué une transition dans ma vie. D'une certaine manière, ça m'a permis d'élargir mon spectre d'idée autour de la peinture. La rendre bien plus conceptuelle, avec un discours rapporté aux lectures mythologiques et historiques sur l'Antiquité, dont je suis complètement féru.


Maintenant, j'essaie de ne pas rester ancré dans ces moments de ma vie, parce que rester tourné vers le passé ne va pas me permettre d'évoluer dans le temps. Je dirais plutôt que cela m'a marqué parce ces moments me permettent justement de rester dans un élan de recherche permanent et de prise de risque constante.



Qu’est-ce qui est important, pour toi, dans la société actuelle ?


Grande question. Déjà, pour avoir travaillé quinze ans en animation sociale, je te dirais que le plus important, ce sont les enfants et la place qu'on leur accorde dans la société occidentale et les sociétés les plus pauvres. Ayant vécu au Pérou deux ans, il y a quand même une espèce de truc schizophrène dans nos sociétés, où l’on consomme des biens qui sont fabriqués par des enfants à l'étranger, et tout le monde s'en réjouit en s’en plaignant en même temps.


De l'autre côté, je viens d'une famille pluriethnique et politiquement à gauche. Alors, je te dirai que dans cette société actuelle, ce qui me préoccupe, ce sont les droits sociaux, le droit à l'anonymat.


Maintenant, forcément j'ai aussi des remords à peindre avec des aérosols. Parce qu’en réalité, nous sommes des pollueurs et nous savons très bien, vu la crise climatique, que l’on approche d’une extinction de masse. Mais bon, le vivant nous survivra.



Qu'est-ce que tu trouves de transgressif aujourd'hui ?


Malheureusement, baignant dans un milieu alternatif et des idées de gauche d'aujourd'hui, pour moi, les lignes ont changé. Ce qui apparaît comme transgressif aujourd'hui, c'est tristement d'être réactionnaire. Il n’y a qu'à voir l'effet de mode qu'il y a autour de cette bêtise : l'acceptation de journalistes à moitié racistes dans la société, de politiques corrompus toujours en place, le contrôle de la Presse par des Mania de l'économie. Malheureusement, aujourd'hui “la transgression” comme on l'entendait culturellement ou socialement n'existe plus.



Toi qui est un artiste qui travaille souvent en extérieur, comment as-tu vécu le confinement ces dernières semaines ?


Ma femme et moi sommes artistes alors on a pas eu le temps de s'ennuyer. On est rentrés en processus de création dans notre appartement : dessins, toiles, vidéos et de l'autre côté, pour me sentir un peu en mode voyage, j'ai réalisé une série de photos trucage sur Photoshop. J’ai incrusté mes œuvre de toile sur les plus grands monuments du monde. Au final, j'ai trouvé ça plus drôle qu'autre chose, et j'ai pris du bon temps à le faire.


D’un autre côté, j'avais des décorations murales que je devais réaliser après le confinement, mais les boutiques ayant été fermées, cela m'a permis de pouvoir gagner de l'argent pour payer mon loyer et pour vivre.


Durant ce confinement, j'ai pu aussi réaliser un projet secret que je mène sur ma ville, dans un garage abandonné de 600 mètres carré. Aussi, solidaire des soignants par le biais d'associations ou d'organismes de notre milieu artistique, j'ai pu céder des œuvres aux enchères dont le total bénéfice est allé aux soignants et aux hôpitaux.

Sur quels projets tu travailles en 2020 ?


Les projets, c'est bien beau mais la période actuelle fait que tout est un peu remis en cause malheureusement. Dans ma tête, je repousse déjà les choses à 2021. Mais j'aimerais pouvoir réaliser une exposition solo à Paris, dans laquelle je vais lancer un manifeste conceptuel autour du fait de pouvoir faire de la musique avec les toiles. Je travaille dessus depuis trois ans. D’un autre côté, j'avais aussi des projets associatifs à mener sur ma ville, Gentilly, toujours autour du street art et du graffiti ainsi que d'une friche ferme collective, que nous sommes en train de monter avec un collectif de citoyens de la commune.


Et puis surtout et enfin : m'occuper des miens parce qu’en vieillissant et avec ce que l’on vient de traverser, à la fin quand on est seul, il ne reste qu'eux.

Pauline Gauer

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